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Université critique de Grenoble: Idéologie et persuasion : quelques réflexions épistémologiques

Posté par assr38 le 12 février 2008

Conférence  donnée en février 2008 dans le cadre de l’Université Critique de Grenoble par Christophe Mileschi.

 

Idéologie et persuasion : quelques réflexions épistémologiques

 

« Les lois de la logique [ne] sont [pas] les lois des choses ; au contraire, je les considère aujourd’hui comme purement linguistiques ».

Bertrand Russell, Histoire de mes idées philosophiques

Je pense que chacune et chacun entrevoit sans trop d’effort la raison pour laquelle j’associe, au thème de la persuasion celui de l’idéologie. Si persuader c’est « amener (qqn) à croire, à penser, à vouloir, à faire qqch, par une adhésion complète (sentimentale autant qu’intellectuelle) » (Petit Robert), alors il me semble qu’il n’est pas d’acte ou d’entreprise de persuasion qui ne présuppose un système organisé d’idées. Le « quelque chose » dont on veut persuader peut sembler anodin. Or non seulement ce « quelque chose » est strictement solidaire de ce système d’idées où il s’inscrit, mais encore il en devient parfois la métonymie, la synthèse, le symbole, le paradigme, l’emblème, ou tout autre mot qu’on préférera. Et c’est bien pourquoi, c’est bien parce que l’enjeu n’est pas ponctuel mais global, parce qu’il ne concerne pas seulement un segment du système d’idées, mais touche par lui le système entier, que l’on veut justement persuader de ce « quelque chose » : en persuadant l’autre que la résorption du chômage dépend de la reprise de la croissance, je le persuade du même coup, et sans le dire, de la légitimité de tous les postulats et préceptes de l’économie de marché. <!– @page { size: 21cm 29.7cm; margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } – «Si nous commençons à croire quelque chose, ce n’est pas une proposition isolée mais un système entier de propositions », a écrit Wittgenstein.

Pour le dire autrement, on n’imagine pas quelqu’un cherchant à amener autrui « à croire, à penser, à faire, à vouloir quelque chose », et cherchant à obtenir son « adhésion complète (sentimentale autant qu’intellectuelle) » ; on n’imagine pas quelqu’un déployer les grands efforts que cet objectif ambitieux demande, si ne s’attache pas pour lui à cette entreprise un prix élevé, si n’est pas engagée une dimension existentielle, si n’est pas de quelque façon en cause le sens que l’apprenti persuadeur donne à la vie. Persuader l’autre que la notion de « race humaine » est un non-sens philosophique, historique et génétique, ce n’est pas seulement tenter d’augmenter d’une unité le nombre de ses connaissances ; c’est surtout défendre une certaine conception de l’humain, et s’attacher, à la mesure de ses moyens, à contrarier le toujours possible retour de l’erreur-horreur racialiste.

Je vous propose aujourd’hui de réfléchir à la notion d’idéologie, en examinant certaines de ses acceptions, dans une perspective historique d’abord, épistémologique ensuite. De cet examen, je crois que devraient sortir quelques conclusions, provisoires et incomplètes — comme devraient l’être, au risque de faire mentir l’étymologie, toutes les conclusions — sur la persuasion et sur sa place, ou plus justement sur son rôle dans la « réalité ».

L’idéologie dogmatique

On entend dire souvent que notre époque est celle de « la mort des idéologies », et c’est en général pour s’en féliciter, l’idéologie étant envisagée comme mauvaise en soi. Un matin de la fin de l’année 1997, par exemple, Jean-François Revel, intellectuel de renom et néanmoins chroniqueur sur la radio RTL, pouvait dire en substance : «L’idéologie empêche de penser. Elle n’est qu’une apparence de pensée. La leçon du XXe siècle, ce n’est pas que telle ou telle idéologie est mauvaise, mais que toutes les idéologies le sont. »

Par antonomase et par implicite, idéologie signifie ici idéologie politique, où politique serait à son tour à entendre dans un sens restreint. La référence, que Revel ne prenait pas même la peine de préciser tant elle doit être évidente pour tout le monde, était aux totalitarismes qui ont marqué l’histoire du XXe siècle. Qu’ils fussent fasciste, nazi, communiste, les totalitarismes contemporains réglèrent leurs pratiques sur des principes rigidement établis, posés comme incontestables, et qui ont tous abouti à l’horreur. Et qui effectivement s’accompagnait d’une « apparence de pensée », d’une parodie de pensée, voire aboutissait à une pure et simple interdiction ou impossibilité de penser, car le pensable était défini d’avance comme ce qu’il était permis, sinon obligatoire de penser. «Croire, obéir, combattre », proclamait une devise mussolinienne : le sujet italien sous le fascisme n’a pas à penser par lui-même, mais à se soumettre à la pensée énoncée par le Chef, réglée par les idées officielles, seules légitimes. C’est l’extension à la vie civile du principe organisateur qui règle le monde militaire, ou plus particulièrement le monde militaire en temps de guerre.

Dans cette acception du mot « idéologie », on ne peut que donner entièrement raison à Revel et à tous les contempteurs de l’idéologie : l’idéologie, si elle est ce code inflexible d’où sort le seul discours licite, est un obstacle à la pensée. L’ennemi par excellence de la pensée, qui suppose toujours remises en question, crises, doutes, débats. En ce sens restrictif, l’idéologie, toute idéologie dogmatique ne peut alors qu’être mauvaise, puisqu’elle proscrit, qu’elle doit proscrire pour maintenir sa légitimité, les idées qui exorbent de sa sphère et sont susceptibles de la mettre en question. Par corollaire, il semble inévitable que cette idéologie-ci s’accompagne de violence envers les contradicteurs, véritables ou supposés : au besoin inventés. Car pour définir une pensée incontestable dans un monde où tout est si incertain, et où la connaissance humaine est si limitée et relative, il faut obligatoirement prendre appui sur la certitude qu’on sait ce qui est bon et mauvais. L’idéologie telle que l’entend Revel est donc génétiquement manichéenne. Elle a besoin de distinguer absolument ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est bon de ce qui est mauvais. Elle a besoin de marquer une frontière intraversable entre elle-même et ceux qui la représentent d’une part, et l’autre d’autre part. L’autre devient l’inassimilable par excellence, et son existence prouve simultanément et que le mal existe, et que l’on est soi-même du côté du bien. Fatalement, la violence s’exerce dès lors aussi, outre qu’envers les rebelles actifs, contre les boucs émissaires désignés : juifs, étrangers, homosexuels, artistes dégénérés, tziganes, sorcières, “malades mentaux”, grévistes et autres “bloqueurs”… tous ceux dont les modes de vie et d’action et les valeurs diffèrent de ceux préconisés par l’idéologie dogmatique. Cette différence, réelle ou imaginaire, réelle et imaginaire, est à la fin postulée comme un danger mortel, qui appelle une solution sans appel : une solution finale. Dans ce sens, oui, comme synonyme de code inflexible, de dogme non discutable, les idéologies sont néfastes, létales — mais ceux qui se réjouissent de leur mort se réjouissent hélas un peu vite.

Pas de logos sans eidos.

Mais la définition du terme « idéologie » qui sous-tend tout ce qui précède est loin d’être la seule envisageable. D’autres acceptions sont possibles, qu’on ne peut tout de même pas liquider aussi vite, et a fortiori sans dire ce qu’on liquide. Pour Marx et Engels, l’idéologie est l’ensemble des idées et des valeurs au moyen desquels les classes dominantes s’efforcent de légitimer et d’assurer leur pouvoir. Pour le sociologue Pareto, les idéologies sont le fruit de la rationalisation de sentiments, et forment des instruments de persuasion visant à asseoir une domination. On voit bien que l’idéologie ainsi définie est loin d’être morte, qu’elle est on ne peut plus vivante et active : il n’est que de penser à la publicité et au rôle qu’elle sait jouer de véhicule des valeurs du capitalisme le plus débridé, de l’ethnocentrisme le plus blessant…

Étymologiquement, «idéologie» vient de l’association de « eidon », qui donne « idea » en latin, et de « logos », discours, raison. Au sens large, l’idéologie est ainsi un discours qui expose des idées — et l’on voit mal quel discours échapperait à cette définition. Ou bien, un discours construit d’après des idées, réglés par des idées — et l’on ne voit pas davantage quel discours pourrait procéder autrement. En philosophie comme en physique des particules, en critique littéraire comme en mathématique, on doit admettre que rien de ce que l’homme peut dire et faire n’échappe à l’idéologie ainsi comprise : on ne peut pas parler/penser sans idées préalables — qu’on les appelle axiomes, postulats, présupposés… « Il faut réfléchir pour mesurer et non mesurer pour réfléchir », affirme Bachelard, ce qui en d’autres termes veut dire que le monde ne se présente pas à nous de manière brute et directe, mais par la médiation des concepts, idées, grilles d’observation définies (consciemment postulées ou inconsciemment admises et assimilées) avant l’observation elle-même : les pré-jugés, au sens strict. « La raison ne découvre sous ses pas que sa règle », a joliment écrit Michel Serres. C’est vrai en science (avant de calculer la masse des objets, il a fallu inventer la notion de masse2), tout comme dans la vie de tous les jours (avant de choisir un pull vert, il faut avoir assimilé la notion de vert). Contrairement à ce que nous induit à croire le « bon sens empirique », l’instrument d’observation (au sens large, en incluant les théories parmi ces instruments) préexiste à l’observation3, comme l’œil préexiste au regard.

2. Cf. par ex. Albert Einstein, Leopold Infeld, L’évolution des idées en physique, Paris, Flammarion, 1983, p. 233 : « La physique a commencé réellement par l’invention de la masse, de la force et d’un système d’inertie. »

3. Parmi les innombrables références possibles, cf. par ex. le très pédagogique, et toujours actuel livre d’Alan F. Chalmers, Qu’est-ce que la science ? Récents développements en philosophie des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend (1976), Paris, La Découverte, 1987.

Il n’y a pas de discours vrai autonome de toute préférence/prédisposition personnelle/culturelle humaine, de toute détermination social-historique. Pourtant on tend souvent et dans de nombreux domaines à présenter des situations particulières comme impossibles ou très difficiles à modifier ou à penser autrement, parce que conformes à la réalité, à l’histoire, à des lois de nature, à des contraintes inamovibles, ou qu’on ne pourrait changer qu’au prix du chaos, etc. Mais on omet de dire que cette réalité, ces lois, ces contraintes sont issues de présupposés idéologiques modifiables. Et qu’en modifiant les présupposés, on modifie (ou modifierait) aussi les contraintes, les lois et la réalité. Dans tous les cas et dans tous les domaines, les postulats initiaux d’une vision des choses, loin de pouvoir prétendre à une neutralité qui n’est pas de ce monde, orientent et conditionnent, littéralement prédisposent le champ du visible et du possible. Ce qui, sous certains postulats, est impossible ou aberrant (par exemple : qu’il puisse exister une solution à l’équation x2 = - 4) devient, sous d’autres postulats, possible et évident (si je postule que i est un nombre tel que i2 = - 1, la solution à l’équation précédente apparaît : x = 2i).

En invalidant le concept d’idéologie sans préciser ce dont on parle, il me semble que l’on prend un risque. Dire que l’idéologie est mauvaise en soi, ennemie de la pensée, ou désormais définitivement dépassée, c’est sous-entendre qu’il y aurait une pensée a-idéologique, non-idéologique, qui serait la vraie et bonne pensée, la pensée sur le monde tel qu’il est vraiment, lorsqu’on l’observe sans aucun filtre. Or on sait que cela n’est pas possible, que l’on commet en le prétendant une méprise épistémologique (ou, si on le fait en connaissance de cause, une coupable imposture) : il n’y a pas de réalité humaine qui ne soit définie par un cadre conventionnel d’idées préalables (axiomes, postulats, présupposés…), on ne connaît jamais le monde lui-même, mais seulement des représentations, des figurations du monde : « Nous qui vraiment ne vivons que dans les figures4 ». Sans doute les Anciens le savaient-ils déjà, si « eidon » signifie justement, à l’origine, image, figure. Celui qui dit : « je vois les choses comme elles sont » usurpe la parole des dieux. En affirmant (ou en sous-entendant) qu’on peut connaître, et donc agir (ou laisser agir) directement le monde-tel-qu’il-est-vraiment, hors toute idéologie, on laisse le champ libre et le monopole aux dogmes les plus dangereux et les plus violemment résolus à s’imposer sur les autres, aux paroles qui se réclament de la vérité, de la certitude, de l’absolu, de Dieu, de la nature, de quelque réalité unique et révélée, non-idéologique, voire supra-idéologique puisque Vraie.

On le constate dans les dictatures, qui ne justifient pas tant leurs pratiques au nom d’idées humaines, qu’en référence à des vérités intangibles, qu’elles soient « scientifiques » — où la science est supposée détenir le sens ultime de choses, tenir le discours de la nature elle-même — ou « religieuses » — où la parole est supposée dictée directement par le Divin. Le fascisme et le nazisme ont du reste montré l’exemple d’une combinaison effroyable entre les arguments de raison (l’existence scientifiquement attestée de prétendues races humaines…) et les articles de foi (l’idéalisme de Gentile, le Chef comme Dieu-vivant…).

Et on le constate aussi, dans une version plus ou moins adoucie, et plus ou moins douce selon la place (ou non-place) de chacun dans la société, si l’on considère les démocraties modernes. Prenons l’exemple de l’économie : on présente très majoritairement le chômage comme une calamité naturelle, contre laquelle on ne peut pas grand chose ; la répartition inéquitable des richesses comme une constante universelle, voire comme le moteur du dynamisme social et économique ; et en général ce qui est comme ce qui doit être, tout pour le mieux dans le meilleur des mondes, parce qu’il ne peut en être autrement, attitude intellectuelle dénoncée, à droite comme à gauche, parfois par ceux-là même qui la pratiquent, comme la « pensée unique ». En prétendant évacuer l’idéologie de l’économie, postulée comme science infaillible et donc politiquement neutre, on réitère la méprise scientiste à laquelle, pourtant, les sciences exactes ont maintenant renoncé, et c’est alors qu’on lui donne la plus grande puissance. Il n’y a pas d’un côté les idéologues (ceux qui, en somme, ont la déplorable manie de voir du politique ici ou là), les utopistes, les irréalistes, les poètes, les anarchistes, les songe-creux ; et de l’autre, les réalistes, les idéologiquement neutres, les objectifs, les scientifiques, les au-dessus des partis, les ni droite ni gauche… Cette dichotomie est toujours déjà partisane, ce que je crois inévitable, mais cherche à se faire passer pour inéluctablement posée sur le socle de l’être, ce que je crois inacceptable.

Les exemples sont innombrables qui montrent comment les puissants se sont toujours efforcés de convaincre leurs sujets qu’ils détenaient leur pouvoir non pas d’une organisation sociale particulière et relative, susceptible d’être mise en question et modifiée, mais d’un ordre surhumain, indépendant de l’emprise humaine. Le pouvoir temporel se double toujours, plus ou moins visiblement, d’un pouvoir spirituel. Le dictateur ne se contente pas de dire : « je commande car je suis le plus fort », mais complète cette affirmation en ajoutant : « et parce que la force est la loi suprême ». En avançant la thèse du caractère néfaste des idéologies en tant que telles, on apporte (ne serait-ce qu’involontairement) de l’eau au moulin des discours dominants : si les uns détiennent le pouvoir, ce n’est pas en vertu de choix idéologiques, c’est que le pouvoir est naturellement de leur côté. C’est quelque ordre-en-soi du monde qui détermine ce qui est et doit être, et toute remise en cause de cet ordre relève de l’« idéologie », d’une parodie de pensée. Récuser l’idéologie, c’est alors invalider les paroles de contestation et de critique de la parole-idéologie dominante. C’est prétendre incarner la seule parole vraie. C’est, en somme, verser, en prétendant le contraire, dans le discours le plus « idéologique » (au sens restreint et péjoratif de Revel) qui puisse être. Voilà qu’alors la prétention à l’objectivité pure apparaît comme la forme la plus pernicieuse et violente de subjectivité.

Si j’ai cru important de vous parler aujourd’hui d’idéologie, c’est d’abord parce que nous sommes dans un lieu dévolu à la recherche et à la pensée, et que ma conception de ces activités (chercher, penser) est radicalement antinomique de toute affirmation d’une neutralité, impartialité, objectivité absolues. Baudrillard a dit que « de quelque côté qu’on soit, notre façon de nommer les choses est déjà une idéologie », et je pense que c’est difficilement contestable en ce qui concerne les « objets » d’étude qui sont les nôtres. De sorte que l’injonction à la non-idéologie m’apparaît comme une manière de paralysie de la pensée et de la recherche.

En retournant l’affirmation de Revel, dont je suis parti, je pourrais dire : « la leçon du XXe siècle, c’est que la négation de l’idéologie n’aboutit qu’à une apparence de pensée. Elle est la négation de la pensée ». Pour le « spécialiste » de l’Italie du XXe siècle que je suis, spécialiste du siècle au cours duquel l’Italie a inventé le fascisme, la prétention à la neutralité idéologique est non seulement inconcevable scientifiquement, mais encore lourde de très dangereux malentendus.

Nous réfléchissons, dans cette université, à des questions qui touchent à la langue, à la civilisation, à la littérature, et dans le monde universitaire des sciences humaines, les idées sur cette question, que je crois véritablement cruciale, me semblent aujourd’hui bien confuses. Auprès de personnes moins éclairées que celles et ceux qui m’ont invité dans ce cadre de l’université populaire (critique), et de celles et ceux qui sont ici aujourd’hui, les idées que je vous ai présentées et la méthode qui en sort pourraient susciter des réactions négatives, des crispations violentes, parce qu’on a coutume de séparer nos champs de recherche de toute perspective et enjeu idéologiques, parce qu’on est capable d’étudier la « littérarité » d’un journal de guerre en écartant de la réflexion la guerre de chair et d’os, de lire Italia d’Ungaretti en y voyant — au prix de nier l’évidence de l’intention du poète — une déclaration de poétique pure de toute portée politique. Et sur cette manière de pensée se greffe parfois, pour la renforcer, une conception aseptisée de l’esthétique, la résurgence cyclique d’une théorie de l’art pour l’art, l’idée que l’art — s’il s’agit de grand art — est au-dessus, en dehors des viles réalités historiques, qu’il les transcende, et même qu’il les rachète au passage (Céline).

Parce que l’idéologie fait peur (à cause des totalitarismes de ce siècle), parce que la subjectivité fait peur (à cause du modèle des sciences exactes, dont on voudrait imiter la prise immédiate présumée avec les choses) on se berce de l’illusion que nos domaines de recherche sont autonomes de la perspective idéologique, et que l’on peut et doit conduire la recherche « en toute objectivité». Mais c’est une objectivité mal comprise qu’on essaie d’imiter, une objectivité qui a cessé d’avoir cours en physique depuis près de cent ans, depuis qu’on sait que l’objet et le sujet forme un tout insécable, que le sujet est toujours-déjà-là, et que la manière de regarder détermine, modèle, invente ce que l’on voit bien plus qu’elle ne l’enregistre. Et c’est d’une conception de l’idéologie mal comprise aussi dont on croit se défendre, avec les risques effrayants que comporte l’idée qu’il n’y a qu’un monde.

Qu’un discours idéologiquement neutre puisse jamais exister dans le champ des affaires humaines, il faut et ne plus le croire épistémologiquement, et s’en réjouir politiquement. On sait trop bien ce qu’il advient quand la thèse du discours-vrai-en-soi s’impose à la vie publique. On sait trop bien ce qu’il advient quand une culture, par exemple la nôtre, rencontre une autre culture, par exemple celle de tel peuple d’Afrique ou d’Amérique, et entreprend de lui révéler le vrai monde, la vraie réalité, le vrai Dieu. On sait trop bien les implications monstrueuses, les cynismes financiers qui se greffent, qui sont toujours déjà greffés sur de semblables prétentions à la vérité universelle.

Est-ce à dire qu’il faudrait ne pas vouloir persuader ? C’est précisément tout l’inverse. Justement parce qu’il ne peut pas être de discours sans idéologie, on ne peut, dès qu’on discourt, que chercher à persuader. C’est ce que je suis ici en train de faire, et peut-être avez-vous, en même temps, envie de me persuader que, sur tel ou tel point, ou sur l’ensemble, je me trompe, ou néglige un aspect essentiel, ou simplifie, ou complique, ou déforme, ou exagère abusivement les choses. S’il est une attitude à avoir, ce n’est pas celle qui consisterait à brimer en nous la vocation à persuader et à être persuadé, qui est je crois partie prenante — je n’ose dire « essence » — de l’échange avec nos semblables. S’il est une attitude à avoir, c’est celle qui consisterait à expliciter, et d’abord à expliciter devant soi-même, les tenants et aboutissants de tel « quelque chose » dont on veut persuader l’autre. À prendre conscience de l’idéologie dans quoi s’inscrit tel fragment que, soudain, il nous paraît tellement important de défendre. C’est l’invitation à se connaître soi-même. Et à ne jamais perdre trop longtemps de vue que puisque la réalité n’est, à bien considérer les choses, qu’une illusion obtenant un durable succès public, il nous faut rester à l’écoute de tous les « quelque chose » qui seraient susceptibles de donner à cette illusion davantage d’harmonie, de paix, d’intelligence. À l’écoute vigilante de tous ces « quelque chose » dont les autres, dans la vie de tous les jours, dans les échanges quotidiens, autant que dans les livres et autres œuvres, tentent de nous persuader.

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